Zahra,
l'histoire racontée par Khadija, que nous avons
rencontrée durant tout l'été 2008 en feuilleton,
chaque vendredi.
"Celle qui vient de ce grand désert s'appelle Zahra, ce qui signifie fleur,
un nom assez
bizarre pour quelqu'un qui n'a jamais connu que le désert, une fleur
du désert voilà ce qu'elle était, et quand je pense à elle je la revois au fond
de moi, reflétant mon amour pour tout ce qui est sable, mon amour pour tout ce
qui est ensoleillé, elle avait le soleil dans ses yeux en quelque sorte, les
grains de sables dans ses rides et elle avait assez de place dans son cœur
pour contenir ce sable, cette grande présence pleine de mystères, je la revois
encore , je l'écoute encore nous racontant ce qui était autrefois, ce qui
faisait autrefois la vie de ses semblables, mes semblables, mes ancêtres, la
plus grande richesse était d'avoir une tente et le plus vital c'était d'exister
à quelque kilomètres d'un cours d'eau ou d'un puits fait par les ombres du
désert, elle avait une drôle façon de faire la vaisselle, si toutefois on peut
appeler ces jarres en terre ainsi, elle lavait avec le sable, l'eau c'était si
précieux qu'on le gardait pour le plus vital: boire, même pour la prière il
suffisait d'embrasser le sable pour se purifier, il suffisait d'embrasser le
lointain,
. il
suffisait d'embrasser le lointain, de suivre les étoiles pour se
retrouver, et chaque étoile avait un nom avait une mission avait une
vie et une existence pour elle, je blâme ma mémoire d'avoir oublié ces
noms magiques, je blâme ma mémoire de ne pas avoir bien écouté avec mon
cœur et mon âme ce qu'elle nous racontait
car il ne suffisait pas d'un cœur pour retenir ses mots, il fallait
une âme , une âme qui appartient à ce désert, une âme qui le contient
et l'englobe et l'absorbe, j'essaie par mes mots de la retrouver,
retrouver ses traces, retracer ce qu'elle endurait pour survivre dans
ce grand univers immense de sables qui était le sien, le mien
aussi,quand je lui lavais les cheveux lors de ses visites chez nous
(les gens de la ville) elle n'arrêtait pas de me dire qu'il fallait se
comporter avec chaque goutte d'eau comme un être cher et par conséquent
il fallait qu'aucune goutte ne tombe sans avoir servi à quelque chose,
elle ne trouvait aucun souci à mettre en garde les voisins contre le
danger de gaspiller l'eau, en leur répétant à chaque fois que ce qui
vient du ciel ne doit en aucun cas être utilisé que pour le plus sacré:
la vie des hommes et surtout ceux du désert . je me souviens que sa
main gauche ne savait pas ce que sa main droite a donné: tellement généreuse et tellement présente pour les autres tellement généreuse et tellement présente pour les autres,
je
ne sais pas pourquoi, à chaque fois je pense lui dédier quelques mots
d'amour et de tendresse même si elle n'est plus là peut être que nous
ne pensons pas dire à ceux que nous aimons qu'on les aime qu'une fois
loin de nous, mais quand elle a quitté son désert, je n'étais pas assez
grande pour savoir qu'un héritage vient de s'éteindre en la personne
de cette femme dont le seul orgueil était le sable, cette infinité qui
seule apaise les cœurs assoiffés de se retrouver et de se reconnaître,
parler de ma grand-mère zahra c'est parler de moi en quelque sorte,
j'étais sa préférée, en plus son nom entier c'était zahra bent attalb, ce qui signifie la fille de celui qui étudie ou qui donne le
savoir,
j'ai toujours aimé mes études depuis petite mais je ne peux pas
prétendre donner un savoir, cela ne dépend pas de moi d'en juger, car
ce que j'aime partager avec mes élèves c'est plus que le savoir, des
moments de communion des moments ou le fil de mes idées les parcourent
et où j'arrive à capter un tout petit peu de ce qui fait leur monde, de
ce qui fait leur univers. Comme ma grand-mère je suis hantée par les
lieux, habitée par les odeurs, marquée par les visages, cela peut
paraître un discours nostalgique mais loin de cela , pour moi c'est une
tentative de me reconnaître en tant que porteuse des secrets du sable,
ceux qui n'ont jamais été révélés que pour ceux ou celles qui peuvent
réellement être des êtres de sables, ma grand-mère avait un verset qui lui revenait à chaque fois "nous sommes de la terre et nous y
reviendrons"
quoi de plus simple pour résumer toute une existence?, le fait d'être
en terre symbolise toutes nos faiblesses, tout ce qui fait de nous des
êtres en réalité, y revenir c'est embrasser le pardon, oser l'offrir à
nous même et oser le demander, sa philosophie était simple la vie est
faite pour donner; l'au-delà est fait pour recevoir et être récompensé,
ce qui revient à dire qu'il ne faut jamais attendre d'être récompensé
par nos semblables et n'attendre en contrepartie que ce plaisir cette
joie et ce bonheur d'avoir donné, non pas des restes mais donner même
ce dont on a besoin, elle disait que donner n'est pas uniquement le
fait de donner quand on possède mais même quand on n'a rien, elle
disait aussi qu'on ne peut pas ne pas avoir rien à donner, car donner
un sourire c'est aussi donner, elle avait une manière si particulière
de sentir les gens, de lire en eux, elle répétait tout le temps que le
bon attire le bon, que le bon doit pardonner au mauvais. ses rides me
faisaient penser aux dunes de sables sur lesquelles un vent doux vient
de laisser des traces,et chaque ride, si elle pouvait parler, aurait
raconter toutes les histoires de cette femme qui seule, avait élevé en
plein désert ses deux enfants: l'aîné qui est mon oncle et le cadet qui
est mon père, et si mon défunt oncle était le maître du rire et des
fêtes, mon père, lui était le grand silencieux, je
n'ai jamais osé lire dans ses yeux quoique mainte fois j'ai essayé de
faire tomber ce mur invisible qui parfois nous sépare mais seulement en
apparence, je n'ai jamais osé lire dans ses yeux de peur de découvrir
ses secrets du désert, les secrets d'un petit enfant qui n'a connu de
son père qu'une ombre habitant les dunes , de peur de découvrir les
nombreuses fois où ce petit enfant fut obligé de parcourir un monde de
sable, obligé car il n'en connaissait pas d'autres, ce grand silencieux,
ce grand amoureux de sable et de verdure, ce mélange de contradiction
c'est le fruit enfanté par cette fleur du désert qui n'est autre que ma
grand-mère. Elle n'avait que deux enfants et elle implorait le tout
puissant de la faire éteindre en toute douceur, sans se faire mal ou
faire mal aux autres, et comme toujours son vœu fut exaucé, elle
n'avait qu'à lever ses mains pour attendre le salut, et toute sensible
qu'elle fut , elle avait un caractère fort et avait toujours le courage
de dire ce qu'elle pensait, sans hésiter, certes elle avait la force de
ces grandes dunes mais la douceur de ses grains de sables d'or qui font
l'itinéraire des chemins. elle
faisait partie de ce grand désert qui a toujours été des moments
d'attentes entre un départ et un autre, cette lune qui illumine les
âmes des étrangers, une mère attisant la flamme de la vie pour nourrir
ses petits d'histoires de magie et de cavaliers, quand les enfants
n'avaient rien à manger, on se contentait de leur raconter ces
histoires du grand désert où le temps ralentit et refuse le rythme
extérieur des êtres, où le temps ne suit que son propre rythme, ma
grand-mère disait que les lieux parlent aussi bien que les êtres,
parfois mieux puisqu'ils sont capables d'engendrer le silence et d'en
être les gardiens, parfois je me demande ce que ma grand-mère aurait
pensé du désert aujourd'hui, ce qu'elle aurait dit, elle nous aurait sûrement
demandé où sont passés les hommes et leurs traces, où sont passés ceux
qui, au lieu de salir le désert, laissaient une part d'eux même, comme
était le destin de mon grand père qui est parti un jour sans jamais
ressortir de ce désert, c'est pour cette raison peut être qu'elle
embrassait le sable avec tout l'amour que pouvaient contenir ses yeux,
elle n'a jamais blâmé le désert d'avoir englouti son homme dans son
vide, ni blâmé la lune de l'avoir trahi en pleine nuit, ni les étoiles
de ne pas lui avoir montré le chemin du retour, elle savait au fond que
c'était un homme qui ne pouvait être que de sable, je
pense que durant toute sa vie elle a gardé cet espoir de le revoir
rejaillir de son univers, ses yeux reflétaient plus d'espoir que de
tristesse, si sereine, cette sérénité que seuls peuvent sentir les gens
qui se sont réellement trouvés, par contre, moi je me sentais toujours
triste car je n'ai pas le pouvoir de lui donner des traits, mais il me
semble que ses traits se reflètent sur chaque grain de sable,
j'embrasse ses traces et je me dis toutes les fois où je me trouve
devant des étendues de sables, il était peut être là, il a dû embrasser
toutes ses dunes avec amour dans ses yeux avant de s'éteindre, souriant
aux étoiles,
j'aime imaginer que son amour du désert lui a facilité le départ, celui
de ma grand-mère fut plus calme, un jour après sa prière, elle s'est
étendue pour ses implorations rituelles, souriante, les yeux levés vers
le ciel , le cœur et le doigt aussi, elle ne s'est jamais réveillée,
la seule condition dans son testament qu'elle répétait à tout le monde,
c'était de l'enterrer le plus proche possible des dunes, ce qui a été
fait sans hésitation, elle les a tellement parcourues qu'elles
deviennent pour elles les meilleurs voisins pour son passage à
l'au-delà, elle disait toujours que les dunes de sables se parlent
entre elles mais que nous sommes si empressés pour pouvoir les
entendre, si égoïstes pour pouvoir les laisser partager notre
intérieur; elle disait aussi que tout parle dans le désert, et que la
lune, les étoiles, le soleil, l'ombre, les puits sont ses complices,
elle aurait sûrement du mal à reconnaître les dunes aujourd'hui car
elle dirait que le désert refuse de se voiler quand il y a du bruit, et
aujourd'hui y a-t-il un désert qui est épargné? Y
a-t-il un grain de sable qui ne fut pas touché sans douceur? J'imagine
qu'elle aurait crée une association, comme c'est la mode aujourd'hui,
et remué terre et ciel pour laisser le désert tranquille ou au moins le
traiter avec l'amour et le respect qu'il mérite. Le
désert n'a jamais refusé de se révéler à qui que ce soit capable de
l'écouter et de l'aimer, il ne reconnaît ni les couleurs ni les formes
mais il reconnaît les âmes et c'est ce qui fait sa grandeur, la
première fois où j'ai vu la mer, cet autre grand espace bleu , j'étais
fascinée devant cette immensité, mais l'immensité du désert c'est
différent, l'eau coule et voyage avec nos regards nos souvenirs et nos
pensées mais le sable les grave avant de les laisser partir vers le
lointain, les gouttes d'eau ne peuvent pas aller séparément mais les
grains de sables le font et pourtant ils finissent par se reconnaître
et se retrouver quelque part dans le désert, ce qui les rapproche c'est
l'imprévisible et la capacité de cerner nos âmes et de les éparpiller,
la fleur du désert n'a jamais vu la mer mais je crois qu'elle l'aurait
aimé pas comme les dunes mais autrement, elle aurait reconnu dans les
vagues ses dunes bien aimées, mais elle aurait reproché aux vagues de
partir si vite avant d'emplir ses yeux. elle aurait aimé la voix des
vagues, leur couleur mais je suis sure qu'elle aurait préféré le
coucher du soleil doré car c'est le plus proche de son univers, à la
mer comme au désert le soleil ne peut paraître aussi beau aussi grand
et aussi proche. Ma
grand-mère détestait la télé quand elle nous rendait visite, elle
disait que rien ne peut égaler les vraies formes ou celles qu'on peut
imaginer, elle avait du mal à se comporter avec "cette" machine et elle
lui en voulait de rendre les formes si petites et si lointaines. Elle
plaisantait souvent en disant aux filles qui n'étaient pas mariées à
l'époque qu'elles perdaient leurs temps devant cette machine et que
ce n'est pas cette machine là qui va leur donner des maris ou encore
qu'il fallait attendre que la rivière leur apporte leurs princes
charmants, le mariage était son sujet préféré et le henné sa couleur
de chance, je me rappelle qu'elle avait toujours les doigts teintés de
la couleur du henné, les cheveux aussi mais elle acceptait d'avancer
dans l'âge comme un palmier fier de s'étendre
et donner de l'ombre. Ma zahra, comme on l'appelait était bien faite
pour ce monde de sable, ce petit coin du désert était sa première et
sa dernière demeure, et quand mes pas m'emmènent vers cet espace je ne
manque pas de passer la saluer dans ce simple et petit cimetière situé
entre les dunes, quoi de plus serein que d'être entourée par ces
gardiens du grand désert, c'était son souhait et je pense qu'elle
n'aurait pas choisi mieux comme compagnons du grand voyage. On disait
souvent que je lui ressemble, toute menue comme elle mais je ne sais
pas si je possède aussi son courage, sa foi et sa patience!!!
On
me disait aussi que j'ai hérité d'elle ses yeux expressifs qui ont du
mal à cacher ce qu'elle pensait et ce qu'elle ressentait, elle
célébrait les fêtes avec la joie d'une petite fille, son jour préféré
était le vendredi et dès l'aube elle se préparait à célébrer son amour pour
ce jour, se laver, se changer , mettre de l'encens et commencer ses
prières sans fin, quand je dis vêtement c'est juste une façon de
parler, elle n'avait pas grand-chose et disait qu'il lui suffisait ce
peu qu'elle possédait: deux longues robes, deux grands tissus(izars)
deux foulards et deux babouches (gargues), elle avait une préférence
pour les couleurs vives pour ses robes, les couleurs discrètes pour ses
melhfas, les robes vives pour sa joie intérieure et les couleurs
discrètes pour ne pas trop attirer l'attention.
Si
j'éprouve ce besoin de parler d'elle au lieu de parler de moi-même
c'est ce sentiment que j'ai d'elle, cette pensée que si peut-être je
réussis à parler d'elle je le ferais aussi pour moi, je sens son image
se refléter en moi sans cesse, les prières qu'elle faisait pour moi
m'ont toujours accompagnées et m'ont soutenue dans les moments les plus
difficiles, son image m'a visitée plusieurs fois dans mes rêves, ce qui
fait des rêves ce monde fantastique c'est qu'elles nous donnent les
images nettes parfois trop nettes pour être de simples rêves,
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